
12eme jour
Thorung Phedi - Thorung La Pass - Muktinath
Une longue journée s'annonce, la plus attendue, la plus éprouvante, la plus belle sûrement.
1000m de dénivelé positif, 1600m de dénivelé négatif.
5h du matin, le réveil sonne pour rien, la nuit fut tellement glaciale qu'il était difficile de bien dormir et l'excitation de cette journée a fait son effet. Je regarde le thermomètre, mais je sais qu'il fait bien moins de 0°C, la neige de la veille collée sur mes chaussures n'a pas fondu pendant cette nuit. A peine sortie du sac de couchage, on est vite frigorifié, on reste immobile un instant et on se demande bien pourquoi on fait du trek. Mais faut bouger, on s'habille chaudement avec double couche de vêtement pour chaque partie du corps, du coup le sac est plus léger. Pour la toilette, on verra ce soir.
Le petit déjeuner dans la salle commune regroupe les trekkeurs avec les premières lueurs du jour. On ne perd pas de temps, tout le monde est impatient car marcher nous réchauffera plus que le thé et le muesli chaud.
Les plus sportifs, Mickael (ALL), Petra et Lucie (TCH), le 1er petit groupe parti plus tôt, reviennent au chalet pour demander le chemin à prendre. Partir en premier, c'est partir dans l'inconnu, dehors le relief est couvert par 50cm de neige.
6h du matin, à notre tour de quitter Thorung Phedi (4400m). Le 2eme groupe, moi, Hava, Sivan et Mira (ISR), Mario (ITA), Duri (BEL), les népalais Moni et Raskoumar partons vers le col avec un joli aurore dans le dos. Le chemin monte rudement en lacet et seulement reconnaissable par quelques traces de pas. Ceux qui n'ont pas de porteurs peinent un peu, les 2 israéliennes novices en trek assurent leur progression, moi je suis gelé, je crapahute plus vite pour rejoindre la partie ensoleillée.
Thorung Pedi High Camp (4800m), j'arrive avec 30min d'avance sur les autres, je les attends, je prends des nouvelles d'eux; ils ont le sourire moi aussi, tout va bien. Je continue à mon rythme sans trop souffrir, j'admire le paysage, je profite de cette épaisse neige pour écrire des messages débiles avec le bâton. Maintenant le soleil cogne, je commence à transpirer, obligé de marcher en t-shirt et avec la chèche. La neige m'éblouie malgré les lunettes de soleil et la crème solaire est fréquemment utilisée. Je vais pas me plaindre du soleil maintenant!
Apres 2 h de grimpe, petit arrêt au dernier tea-shop-guesthouse pour la pause pipi/ravitaillement. J’hallucine de voir ce gérant travaillé seul au milieu de rien à l’exception d’une chaîne de montagne, ce n’est pas ici qu’il va être embêté par les maoïstes. Je ne vois pas les autres, ils sont très loin, je les retrouverais plus tard. Je repars dans l'effort et à cet instant, je franchis la barre des 5000 mètres, chaque pas en avant est un record personnel d'altitude, mais la difficulté de l'étape se fait sentir plus sérieusement.
A 5100m, nouvelle pause, je termine ma première bouteille de jus d'orange en poudre et je me rafraîchis avec cette neige pure. Je contemple la vue panoramique, les sommets des Annapurnas apparaissent innombrablement autour de moi. Un lieu trop beau pour être vrai, un instant magique que je découvre pour la première fois.
Dorénavant, Moni, mon porteur est loin devant, il sait que j'ai besoin d'être seul et de ne pas parler pour économiser mon souffle. Quelques mètres plus haut encore, je sens le mal de montagne venir, une sorte de migraine me frappe; la tête est écrasée comme dans un étau, je perds ma respiration, il n'y a plus d’air pour moi, mes pensées rimes à rien, marcher et planter le bâton deviennent un effort surhumain. Mais pas moyen de faire marche arrière, il me reste une réserve de courage.
Soudain, j'entre dans une ambiance étrange, il n’y a plus le moindre bruit, ce silence absolu est étourdissant, je perçois néanmoins mon coeur battre la chamade. Il n'y a aucune trace de vie à part la mienne, je suis seul dans un univers tout blanc, c’est toute la magie de la haute montagne. Cette montée éprouvante et mes sensations me projettent dans une expédition à l'époque d’Edmund Hillary, une nouvelle dimension difficile à décrire.
Allez, un petit effort encore pour rejoindre le col mais des nuages gris me doublent juste au-dessus de ma tête, la neige tombe, le vent se fait violent, le froid réapparaît brusquement. Je suis épuisé, j’en peu plus mais je sais qu'il me reste que quelques mètres de haut avant le Thorung La Pass.
A un moment, je croise dans le sens opposé un jurassien fringué comme Manu Chao, il a le sourire, il est en pleine forme et maîtrise la montagne alors j’essaye de paraître à l’aise. Finalement, je ne peux pas trop discuter avec lui, d'ailleurs je me demande s'il existe vraiment.
11h, j’aperçois un petit abri, encore une centaine de pas à parcourir. Au bout du rouleau, je puise toute mon énergie pour ce foutu col.
Et dire que certains font encore 3500m plus haut, les tarés !!
11h17, pas possible, je suis au Thorung La, 5416m. Putain 5416m.
Le temps de crier victoire avec le sourire, lever les bras bien haut, faire la photo souvenir et mettre les drapeaux de prières. Je suis complètement cassé mais vraiment heureux d'être au point le plus haut du circuit Annapurnas, et tant pis pour le ciel couvert.
Le climat se dégrade, devient tempête de neige, j'ai trop froid, je rentre dans le refuge déglingué pour prendre un thé bouillant et peu importe du prix. A l'intérieur des jeunes népalais carburent au rhum, la chance, ils sont bien réchauffés eux. J’attends dans l’espoir une amélioration du climat, je me réchauffe avec mes gants en laine, je me déchausse difficilement, les lacets sont raides comme du bois, mes pieds aussi et probablement d'une autre couleur. J'ai peur de l'amputation.
Cela m'oblige à ne pas trop traîner, je n'attendrais pas les retardataires comme je l'avais promis. Je suis obligé de descendre pour chauffer mes pieds et virer ce mal de tête. Moni m'ouvre le chemin, je me retourne plusieurs fois vers le col pour lui dire au revoir et merci!.
La descente commence et va durer toute l'après midi. Elle est très dangereuse, la glace nous fait de belles glissades heureusement amorties par le tapis de neige, ça me fait rire. Moni me montre une haute expédition en cordée sur toit d’une montagne, je scrute mais je vois quedal, vivre en montagne donne une vision lointaine apparemment. De l'autre côte, le climat devient catastrophique, on marche dans les pires conditions et il grêle en plus. La descente est si brute que ma tête est en dépressurisation, elle chauffe et prête à imploser. Les dolipranes ne réagissent pas, alors je fais n’importe quoi, je me mets de la neige sur le front pour calmer la douleur,j’ai envie de m'arrêter et de dormir.
Les genoux en pâtissent, ils ne sont pas habituer à descendre, ça fait horriblement mal que je stoppe toutes les 5 minutes. Cette journée va me tuer.
1000m plus bas, tout réapparaît, les montagnes d’une autre région, les pâturages des vallées, les bestioles, la flore et au loin la civilisation de Muktinath, l'arrivée. Mes jambes souffrent que j'en presse d'en finir avec cette descente interminable.
15h, entrée à Muktinath (3800m) et fin du massacre. En prime le ciel est dégagé, le panorama sublime. On peut voir sur la droite une partie du Mustang, vraiment très beau de ce côté là. Je contemple ce magnifique point de vue, j’ai envie de rester ici. Dans mon dos, je regarde le col de la sueur et jure de ne jamais le faire dans le sens opposé, c’est beaucoup trop sportif.
Je traverse le magnifique village et je stoppe à l'hôtel Bob Marley. On trouve tout le confort bien mérité pour les randonneurs d'une journée éprouvante; douche chaude, billard, menu copieux et ambiance relax.
Encore un moment fort en cette fin d'après midi puisque je retrouve dans ce lodge tous mes amis qui avaient pris de l'avance depuis Manang (à une semaine derrière). Je suis accueilli chaleureusement, les accolades sont intenses, on s'embrasse tous comme si je revenais d'un long périple.
Je retrouve aussi Claudio (POR), Damien (FRA) et Ran (ISR) qui avaient passés la veille au High camp. J'étais seulement à une 1/2 heure d'eux et ils ont eu du beau temps au col, aaaaarghhh.
Ce soir, on va fêter cette victoire, une deuxième fois pour les premiers arrivés. Apple Brandy, Everest beer, des plats d’ogres et pleins d'histoires autour d'une grande table vont animer cette journée historique.
Seul souci, on a perdu contact avec les israéliens, l'italien et le belge qui étaient dans mon groupe de départ. Ils ne viendront pas cette nuit.
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